Hana-Rebecca Bolkonski

Journal

Genèse de « La Femme sauvage »

« Plus loin, c’est le domaine de la femme sauvage, celle qui fut charmée quand elle n'était que nourrisson : les fades lui ont offert leur miel, et la pauvre petite, trop instruite, ne pouvait plus commercer avec les siens. Sacrifiée, elle a accepté la solitude avec obéissance, car elle sait que la puissance asservit tout autant qu’elle libère. Les dons les plus merveilleux se paient, et tout s’équilibre à la grâce du ciel… Maintenant, sa force grandit avec la végétation ; elle tient tout à la fois de la femme et de Dieu, et elle veille de loin. Tu la verras parfois à la grille d’un cimetière, à la porte d’une maison, le feu à la prunelle : elle est devenue le bras des fades, et bénit les uns pour maudire les autres, selon les folies et le destin. Et si tu la vois danser… ! Dans sa danse nichent tous les germes du monde. Tantôt splendeur, tantôt pestilence, elle invoque ce qui détermine l’arôme et la corruption. »

 

 

 

 

 

   En juillet 2016, nous avons été avec Alexandra Banti prendre quelques photographies dans la forêt. Les choses auraient pu en rester là mais, quelques mois plus tard, Alexandra m’offrit un carnet rempli de nos photographies mêlées à quelques autres tirages, principalement des paysages issus de son voyage en Angleterre. De là finit par germer l’idée d’un livre… Et je m’attelai à l’écriture d’un petit texte pour l’illustrer.

   À l’automne dernier, j’étais en pleine lecture de l’excellent essai de Vincent Robert, La Petite-fille de la sorcière : enquête sur la culture magique des campagnes au temps de George Sand ; conséquence, peut-être, de mon enfance et de mon éducation parisiennes, le folklore, les traditions des campagnes françaises me fascinent de plus en plus. J’ai, bien sûr, toujours été attirée par les mythes et les contes de manière générale, mais ce n’est curieusement que très récemment que j’ai pris conscience de l’incroyable richesse du patrimoine oral français, sans doute car ses traces sont très discrètes dans la littérature et la poésie plus savantes, plus « sérieuses », vers lesquelles nous sommes renvoyés dès l’école. La culture générale classique se repaît des mythes et des nymphes gréco-romaines, parfois de – rares – fantaisies germaniques : l’époque romantique casse un peu le schéma sans vraiment sortir de ces thèmes millénaires – à quelques exceptions près, comme toujours. George Sand, pionnière dans le genre folklorique-érudit, inspirée par sa jeunesse berrichonne, verra ses textes rapidement catalogués de gentillets par ses pairs ; des fabulettes bien mignonnes mais sans grand intérêt pour l’Art avec un grand A (c’est plus solennel).

   Jusqu’au mois d’octobre, j’étais passée complètement à côté des écrits de George Sand. Je suis tombée dedans un peu par hasard, comme souvent dans mon parcours livresque, après avoir vécu dix jours dans le Gers à lire quelques extraits de la magnifique collecte de contes réalisée par Jean-François Bladé (un peu le Frédéric Mistral gascon, pour vous situer le personnage).  Le principe de la collecte de contes, plutôt populaire à la fin du XIXe siècle chez les auteurs régionaux,  consiste pour un chercheur ou un auteur à partir à la recherche de la tradition orale de sa région en se faisant réciter des histoires par les gardiens de ladite tradition, généralement les personnes âgées, souvent illettrées, qui ont entendu toute leur vie légendes et récits fabuleux ; puis croiser les sources en se faisant raconter la même histoire par différentes personnes résidant en des lieux différents (nous nous représentons mal, aujourd’hui, les différences notables de traditions qui pouvaient exister entre deux bourgades d’une même province séparées par seulement quelques dizaines de kilomètres), pour ensuite les transcrire à l’écrit, en français, en patois, sinon dans les deux idiomes, sans les retoucher. C’est là le point essentiel : un Perrault, un Grimm, travestit le récit derrière sa plume ; le collecteur, lui, collecte comme un entomologiste chasserait les papillons.

   Ces collectes ne sont pas toujours très faciles à trouver ; celle de Bladé, par exemple, n’a pas connu de réédition complète depuis la fin du XIXe siècle.; une tentative fut amorcée il y a dix ou quinze ans, et fut finalement interrompue en cours de route, faute de moyens – certaines régions sont certes plus populaires que d’autres (Bretons, suivez mon regard). Quoi qu’il en soit, en rentrant à Paris, quelque peu frustrée de ne plus pouvoir lire à l’envi mes contes face à l’ombre délicate des Pyrénées, j’ai cherché un moyen de prolonger le voyage, suis donc tombée sur l’essai de M. Robert, en ai profité pour lire George Sand, et plus spécifiquement ses récits où se dessinent un pan de tradition régionale (Jeanne, La Mare au diable, La Petite Fadette). Contrairement aux collecteurs qui arrivèrent après elle, le folklore n’est pas précisément le thème de ses romans, plutôt un décor, même si elle parvient assez habilement (trop habilement pour ses contemporains, d’ailleurs) à rendre la barrière entre les deux plutôt poreuse.

   Derrière la bluette de ses pastorales se cache une analyse très précise des codes régissant la vie paysanne : chaque personnage a son rôle à jouer dans la communauté. Par exemple, habiter dans une ferme ou dans une bicoque à l’orée d’un bois ne sont pas que des indicateurs de richesse ou de réussite sociale : la périphérie désigne le rôle ambigu des sages-femmes, des guérisseurs, qui sont à la périphérie du monde du vivant et de celui de la mort, de la vie ordinaire et de celui des fameuses fades, les esprits sylvestres craints et révérés. Au milieu de tout cela se croisent curés, jeunes paysannes robustes ou nobliaux de province, tous liés les uns aux autres par une certaine étiquette dont la violation devient prétexte au roman. Tous ces codes paraissaient évidents pour qui connaissait la campagne (et j’imagine que c’est encore un peu le cas aujourd’hui), mais les auteurs reconnus qui habitaient Paris pour l’écrasante majorité passèrent complètement à côté du travail de sociologue avant l’heure qu’elle proposait pour n’en retenir qu’un aspect niaiseux de romance de bonne femme… Et, là encore, c’est sans doute un peu le cas aujourd’hui.

   J’avoue ne pas avoir été bouleversée par les œuvres de Sand que j’ai lues, mais j’en sortis vivement intéressée et très inspirée pour cerner les contours de la Femme sauvage qu’Alexandra souhaitait éditer.

 

 

 

   Nous ne voulions pas d’une simple séance-aux-robe-et-cheveux-longs-dans-la-forêt, mais vraiment d’un hommage à toute cette tradition orale qui est la nôtre sans nous appartenir vraiment, enfants des villes et de la modernité que nous sommes. Mélange curieux, formé par des siècles de vénération païenne et de condamnation chrétienne, la vision de la fade dans les contes et légendes reflète sa nature double, anthropomorphe sans humanité, salvatrice et dangereuse. Je trouve que le noir et blanc aux contrastes très crus offerts par le soleil d’été sous lequel nous avons pris ces images rajoute encore plus de profondeur à cet être mystérieux.

   Si ce thème vous intéresse également, et que vous souhaitez découvrir le fruit de notre collaboration, sachez qu’il nous reste encore une petite trentaine d’exemplaires, que vous pouvez vous procurer *ici*. Cette publication est vraiment très chère à mon cœur, tout autant pour les souvenirs qu’elle évoque (partez découvrir le Gers si vous en avez l’occasion, vraiment) que pour le rôle de conteuses que nous avons tenté de remplir du mieux que nous le pouvions, par l’image et par le texte.

 

 

 

 

(Je la place tout en bas car elle n’est pas directement liée à la genèse de La Femme sauvage, mais qu’elle rentre malgré tout dans le thème : je vous conseille vivement La Vouivre de Marcel Aymé, si ce billet a pu éveiller chez vous quelque curiosité pour le sujet… et que vous ne l’avez pas encore lue.)