Hana-Rebecca Bolkonski

Journal

Jour, ô scandale !

   Il faut ici revenir un mois et demi en arrière, ce qui est, évidemment, très compliqué. Lorsqu’on se représente son existence en fonction des ambiances qui la composent, il faut, pour pouvoir convenablement s’exprimer sur l’une d’entre elles, se replonger entièrement dedans… Mais enfin, essayons de retourner au mois de mai, dans ce printemps paresseux et neurasthénique (c’est, en tout cas, ce que j’en disais moi-même).

   Moi qui ai horreur de ces figures fragiles du XIXe siècle qui passent leur temps entre vertiges et vapeurs, je dois bien admettre qu’au mois de mai, je me trouvai en plein dedans. Je nourrissais une obsession de laquelle mes pensées ne pouvaient se délivrer. Alors je languissais comme une fleur malade, j’écoutais en boucle le chant de la mort de la Fille de Neige, et je lisais de la poésie. Beaucoup de poésie. Mais plutôt que des chants d’amour terrestre (ne poussons pas le cliché si loin), j’ai surtout lu René Daumal.

   René Daumal, auto-destructeur obsessionnel et génial, est tombé dans les mythes védiques à vingt ans à peine, et comme les diverses grammaires sanskrites accessibles en français ne lui plaisaient pas, il a décidé de façonner la sienne (!!). C’est ainsi que je me suis confrontée à lui la première fois, en lisant ses traductions et commentaires de quelques textes issus du Bharata, soit, très grossièrement, la poétique du théâtre hindou. Son intransigeance m’a immédiatement séduite, alors je me suis procurée quelques-unes de ses œuvres poétiques. Je n’apprécie pas tout de lui, loin de là, car il écrivait de façon mystique, réutilisant les mêmes thèmes en permanence, les mêmes images orchestrées différemment, avec plus ou moins de réussite ; peu lui importait car il écrivait pour le monde, c’est à dire pour personne. Le message à faire passer était ce qui lui importait le plus, d’où l’obsession qu’il avait à polir son idée avec autant d’insistance, quitte à lasser le lecteur indigne de la vérité qu’il essayait de mettre au jour. Je suis amusée de voir, finalement, son œuvre poétique considérée comme telle, alors que lui-même refusait ce titre trop glorieux, et qu’il n’écrivait pas pour faire de la poésie. Il a été classé comme poète simplement parce qu’il était un inclassable qui écrivait sur la poésie, ce qui relève à la fois de la bêtise la plus crasse et d'un instinct prodigieux.

   J’assume pleinement être indigne de René Daumal, et j’assume également avoir été profondément marquée par quelques-uns de ses textes, car finalement, nul besoin d’être compris pour être apprécié, c’est là tout le tragique de la chose

 

23.

Dans la douleur, ô la joie d’une braise !

Dans la peau d’homme du poète, cette union !

Un râle encore, un râle d’outre-chair, un râle d’outre-ciel avant l’enfantement,

puis un court silence de mort,

puis :

Le champ de cette bataille, c’est un être humain, le poète. Son individu est le nœud du mystère créateur où se rencontrent l’atroce douleur de la contradiction, et la joie corrélative de la résolution. Un instant, le poète goûte ce moment solennel de la contradiction poussée à son paroxysme, moment dont le contenu est la souffrance totale actuelle, coexistante avec la Joie totale possible à fleur d’existence. Si j’étais poète, je te dirais :

« Mais comment trouverais-je les mots capables de te guider sur le chemin de cette expérience ? Il s’en faut de peu que je n’abandonne cette tâche d’écrire, pris dans ce dilemme : ou bien tu es aveugle et tous mes efforts seront vains pour t’expliquer ce qu’est la couleur bleue ; ou bien tu vois et il est inutile que je te parle de la couleur bleue.

Mais si, aveugle, il y a la moindre chance pour que tu commences à pressentir la lumière, cela vaut la peine que je poursuive. Laisse-moi donc, dans l’ombre, te parler de la lumière future. Comme la fonction crée l’organe, à force de désespérément tendre ton visage en avant, à force de mimer celui qui commence à voir, il te viendra des yeux.

Laisse-moi donc te parler de ce moment dramatique où la Parole n’est encore que le schéma douloureux d’un râle muet. As-tu un avant-goût de ce silence de tonnerre ? » C’est cela qu’il pourrait dire, le poète, s’il existait.

in Clavicules d’un grand jeu poétique.

 

   Ce n’est que mon troisième billet sur cette plateforme, mais ceux qui me suivent depuis plusieurs années savent à quel point je porte en horreur les querelles égotistes de l’art en général (sauf exceptions qui m’amusent) et de la poésie en particulier. Ici, on se bat Idéal contre Idéal, et ceux qui invoquent le Je me dégoûtent de plus en plus. Même si je suis consciente, évidemment, qu’on ne s’en détache jamais vraiment ; nous ne sommes que des humains après tout. J’ai bien répondu à la dernière personne qui m’a demandé ce qui me plaisait dans l’écriture : « Ça m’apprend à mourir. » Et Daumal a profondément intégré ce dégoût, jusqu’à inverser les polarités entre la vie et la mort, rendre la dernière plus désirable que la première, car exempte de mensonges, d’illusions. Une certaine lecture des Vedas est passée par là.

   Bref. En fait, j’étais juste venue ici pour vous montrer quelques images. Quel rapport avec Daumal ? Disons qu’à mon obsession maladive succéda une obsession que je connais bien mieux, celle des mots des autres. Et alors que je retrouvai après deux ans de séparation les deux autres membres du trio d’or, je ne pus m’empêcher de penser en permanence au poème de Daumal que j’avais lu juste avant de venir poser, qui a sans doute influencé mes poses, et qui a fini par devenir l’emblème de la séance tant Charlotte, après l’avoir lu, s’est retrouvée conquise aussi. Je ne vais pas vous assaillir avec toutes les photographies, qui ont déjà pas mal circulé sur Internet ; vous pourrez lire le poème ici ainsi qu’une interview de la photographe pour avoir un bon aperçu de notre séance.

 

Photographe : Charlotte Skurzak

Stylisme (sublime robe Theodora) : Angeline Bertron