Hana-Rebecca Bolkonski

Écrits

Ophelia

 

Premier chant

  Mon père, un matin, m’entretint en ces mots : « La femme cache dans la rondeur de son ventre un trésor que tout homme désire, mais une fois ravi, le ventre ne vaut guère mieux que chair morte, et ainsi s’évanouit l’honneur d’une vierge. Garde-toi de la Lune et du Soleil, ne suis que l’ombre de ma main, et tu seras digne de ton rang ». Quelle jeunesse ne craindrait de s’éteindre avant la première nuit d’amour sacrée… ! J’étouffai alors les candides pensées qui fleurissaient sur mes lèvres, et cachai dans un tiroir les missives d’un prince épris, qui écrivait pour moi seule ses mélancolies et ses espoirs secrets. J’attendrai, me disais-je, l’instant où l’ombre paternelle me pousserait enfin vers l’étreinte dont le désir lentement rosissait mes joues de lait… Et mes journées, longues, ternes,  se perdaient en rêveries.

  Mais… ! À trop me méfier des astres, j’oubliai de me méfier des miens. L’amant, fou et menteur, anéantit d’un mot mes chimères ; un feu moqueur dévorant ses yeux, il attrapa mon visage et y cracha un venin qui, brusquement, consuma mon cœur et ma foi.

  Je cueillis le chèvrefeuille et la violette, les nouai dans ma chevelure, et m’en fus chanter ma triste ballade par le monde, dans les chambres du château, face aux remparts, et jusque dans la forêt. Je chantais la loi des hommes qui s’abreuve dans l’innocence, qui prend, dispose et rejette, je chantais les vierges brisées, la vieillesse précoce qui glace le cœur et les hanches, l’éternité qui griffe dans les derniers souffles la chair repentante… et je glissai dans l’eau. Mon voile m’étouffe et je me noie ; «.Pauvre Ophelia.», regretteront les âmes que je croisai. On me dit déjà folle comme toi, ô cruel ami ! Et je sens ton crâne peser à mon côté, alors que l’air que j’exhale fuit l’onde qui m’entrave. Comme le sort semble funeste à ceux qui veulent fuir ! La seule liberté, pour un cœur palpitant, devient le silence du sépulcre.

Second Chant

 Mais que connaissent ces gens de la folie ? La terre est tendre pour les jeunes âmes qui s’éveillent. Elle tend ses bras noueux où poussent la grâce et les fleurs, ouvre un monde où peuvent s’endormir les esprits fatigués. Je tisse ma couronne de mauvaises herbes, monarque d’un empire flottant où ma présence même est un songe. Là, nul homme pour humilier mon amour et ma raison, mais le repos des simples. Les vivants n’oseront suivre des yeux mon cortège, et pourtant… ! Qu’ils admireraient la statue modelée par le fleuve ! L’eau m’a prise, et a déposé la gemme de son mystère entre mes yeux.

   La peur de la chute s’estompe à mesure que le ciel devient brumeux sous ma faiblesse. Comme le monde s’orne de couleurs alors inconnues, et entêtantes ! Les verts et les bleus vibrent telles les ailes des coléoptères, la vase grisâtre se mue en cercueil d’un granit rose et délicat, et le fleuve, d’une blancheur séraphique, bouillonne en de délicates nacres. Les hommes craignent la Mort exsangue et ténébreuse, mais elle laisse glisser son suaire terrifiant face à ceux qui l’accueillent avec ardeur, et elle dévoile alors mille douceurs enchanteresses…

   Le manque d’air me brûle à peine ; j’avale l’onde et ses pétales, et, lentement, je me transforme. Comment craindre l’ultime rai de lumière, lorsque l’on a passé sa vie à le fuir dans le rêve… si le ciel me refuse son secours, je resterai blottie dans le courant, et j’étreindrai les enfants des fleurs qui cherchent le salut. Je passerai de corps en corps éveiller l’âme à la toute-puissance de l’éphémère ; la corolle née dans la boue verra son chant atteindre les étoiles. Détachons-nous de la peur du vide, de la pesanteur du squelette, des chaînes de l’amour ; de mon dernier souffle naîtra la tempête, et je déposerai fièrement le pâle velours du tombeau sur le front des désespérées.

 

 

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Mars 2015

Photographies : Charlotte Skurzak